Dans la nuit du 19 au 20 octobre 1921, Lisbonne est le théâtre d’une vague d’assassinats politiques qui marque profondément l’histoire du Portugal. Baptisés « Nuit sanglante », ces événements surviennent dans un climat de crise institutionnelle et de tensions au sein de la jeune République. Le chef du gouvernement António Granjo et plusieurs figures historiques de la révolution républicaine sont assassinés, tandis qu’un mystérieux véhicule surnommé la « camionnette-fantôme » devient le symbole de cette nuit tragique.
Le Portugal en crise au début des années 1920
Une République fragilisée
Proclamée le 5 octobre 1910 après la chute de la monarchie, la République portugaise traverse une période d’instabilité politique. Les gouvernements se succèdent rapidement, tandis que les rivalités entre courants républicains, les tensions sociales et les interventions militaires fragilisent les institutions.
En octobre 1921, António Granjo dirige le gouvernement. Le 19 octobre, une insurrection militaire éclate à Lisbonne sous la conduite du colonel Manuel Maria Coelho, avec le soutien de secteurs radicaux de la Marine et de la Garde nationale républicaine.
António Granjo présente sa démission au président de la République, António José de Almeida. Mais la crise politique ne se résout pas pacifiquement. Au cours de la journée, la situation se dégrade et des groupes armés entreprennent de s’en prendre à plusieurs personnalités politiques et militaires.
La « camionnette-fantôme », symbole de la Nuit sanglante
Des personnalités enlevées puis assassinées
Dans la nuit du 19 au 20 octobre, des hommes armés circulent dans Lisbonne à bord d’un véhicule bientôt surnommé la « camionnette-fantôme ». Sous la conduite du caporal marin Abel Olímpio, connu sous le sobriquet de « Dente de Ouro » (« dent d’or »), le groupe recherche plusieurs personnalités associées au pouvoir et aux rivalités politiques de l’époque.
Parmi les victimes figure António Granjo. Après avoir tenté de trouver refuge chez Francisco da Cunha Leal, un ancien chef du gouvernement, il est arrêté puis conduit à l’Arsenal de la Marine. Il y est assassiné malgré les tentatives de protection dont il bénéficie.
Deux autres figures de premier plan sont tuées : António Machado Santos, considéré comme l’un des héros de la révolution républicaine de 1910, et José Carlos da Maia, officier de marine et ancien ministre.
D’autres victimes sont également recensées, notamment Freitas da Silva, ancien chef de cabinet au ministère de la Marine, et le colonel Botelho de Vasconcelos. Le bilan comprend aussi le chauffeur Jorge Gentil. Francisco da Cunha Leal, lui, survit à une tentative d’assassinat, mais est blessé.

Illustration de carte postale illustrant l’assassinat du Premier ministre portugais António Granjo, en 1921. Domaine public.
Une violence qui choque le pays
La brutalité des assassinats provoque une profonde émotion dans la population et dans la classe politique. La « camionnette-fantôme » devient rapidement une expression emblématique de cette nuit, reprise par la presse de l’époque.
Au-delà des victimes, ces événements révèlent la fragilité des institutions républicaines et la difficulté du pouvoir à contenir les violences politiques. L’assassinat d’un chef de gouvernement, accompagné de celui de plusieurs personnalités importantes, constitue un traumatisme national.
Quelles conséquences pour la République portugaise ?
Les assassinats suscitent des demandes de justice et des débats sur les moyens de rétablir l’ordre. Certains responsables politiques réclament même le retour de la peine de mort pour les crimes les plus graves. Le chef du gouvernement qui succède à Granjo, António Maria da Silva, s’y oppose, estimant que la justice doit être rendue sans réintroduire cette peine.
En 1923, les responsables directs des assassinats sont jugés et condamnés à des peines de prison et de déportation. Toutefois, les circonstances précises de la Nuit sanglante, ainsi que les éventuels liens entre les meurtriers et les responsables de l’insurrection, ne sont jamais entièrement éclaircis.
L’événement contribue à discréditer davantage la Première République portugaise. Il ne provoque pas à lui seul sa chute, mais illustre les tensions persistantes qui minent le régime jusqu’au coup d’État militaire du 28 mai 1926, lequel ouvre la voie à une longue dictature.
Une nuit tragique dans l’histoire du Portugal
Plus d’un siècle après les faits, la Nuit sanglante demeure l’un des épisodes les plus sombres de la Première République portugaise. Elle rappelle combien les conflits politiques peuvent basculer dans la violence lorsque les institutions ne parviennent plus à contenir les affrontements.
À Lisbonne, dans la nuit du 19 au 20 octobre 1921, la mort d’António Granjo, de Machado Santos et de José Carlos da Maia symbolise les fractures d’un régime en crise. La « camionnette-fantôme » reste, quant à elle, le sinistre emblème d’une nuit où les rivalités politiques ont pris le visage d’une tragédie nationale.




