Journaliste, écrivain, défenseur du patrimoine et présentateur d’émissions consacrées à l’histoire et aux grandes figures du passé, Stéphane Bern consacre son nouvel ouvrage à Mohammed VI et à la dynastie alaouite, l’une des plus anciennes monarchies encore en exercice.
Du règne de Moulay Ismaïl à celui de Mohammed VI, cette saga familiale éclaire les liens entre monarchie, religion, identité nationale et modernisation du Maroc. À travers cet entretien accordé à Régalia, Stéphane Bern revient sur les souverains qui ont façonné le royaume, les défis contemporains auxquels il fait face et la transmission de cet héritage aux générations futures.
👉🏼 En savoir plus sur : Mohammed VI – Héritage et destin de la monarchie alaouite
[Enzo Guyot] Pourquoi avoir choisi de consacrer votre nouveau livre à Mohammed VI et à la monarchie alaouite ?
[Stéphane Bern] Les Français aiment le Maroc et réciproquement. Dans quelques semaines, en janvier 2027, la visite d’Etat du roi Mohammed VI est annoncée en France et un Traité d’amitié unique en son genre avec un pays hors de la zone euro devrait être signé à cette occasion. Pour autant, les Français connaissent mal l’Histoire de la dynastie alaouite, et j’ai voulu, à la manière de mes Secrets d’Histoire, remonter le temps et raconter cette fabuleuse saga qui a conduit cette famille chérifienne à forger l’unité d’un peuple et incarner l’indépendance du royaume.
[E.G.] La monarchie marocaine repose sur une histoire séculaire, mais aussi sur une dimension spirituelle particulière, le souverain étant Commandeur des croyants. Comment cette double légitimité, historique et religieuse, a-t-elle contribué à la pérennité de la dynastie alaouite ?
[S.B.] La dynastie alaouite, au pouvoir depuis le milieu du XVIIe siècle est l’une des plus anciennes monarchies encore en exercice. Sa longévité tient non seulement à son œuvre unificatrice mais aussi à la manière dont elle a su articuler plusieurs sources de légitimité : les Alaouites descendent du Prophète et cette qualité de chorfa, légitimité chérifienne, leur confère un prestige particulier et un capital symbolique fort. Le roi a le titre d’Amir al-Mouminine, Commandeur des croyants, et place le monarque dans une position d’arbitre suprême, au-dessus des partis, et lui permet d’encadrer le champ religieux. S’ajoute à cela le contrat entre le souverain et son peuple – la bay’a – qui se renouvelle à chaque règne avec le serment d’allégeance, que l’on retrouve lors de la cérémonie annuelle de la fête du Trône, et qui donne à la monarchie une continuité rituelle visible. La légitimité historique repose aussi sur le symbole d’unité nationale que représente la dynastie et le rôle déterminant joué par le roi Mohammed V pour conduire le Maroc vers l’indépendance.
[E.G.] Vous retracez l’histoire de nombreux sultans et rois, de Moulay Rachid à Mohammed VI. Parmi ces souverains, quelles figures vous semblent avoir joué un rôle déterminant dans la construction du Maroc contemporain, et pourquoi ?
[S.B.] La force de la dynastie alaouite tient à sa capacité à se réinventer à chaque grand tournant, notamment en 1956, où elle a su s’identifier à la nation pour en incarner l’unité et l’indépendance. Parmi les 29 sultans et trois rois, mon choix est forcément subjectif, mais certains règnes ont clairement posé des jalons. Je citerais Moulay Rachid (1666-1672), le fondateur de la dynastie qui unifie le pays à partir du Tafilalet et prend Fès en 1666, puis Moulay Ismaïl (1672-1727), le bâtisseur de l’État, contemporain de Louis XIV, à qui j’ai consacré un « Secrets d’Histoire » car son long règne de cinquante-cinq ans consolide le pouvoir central. Avec Sidi Mohammed ben Abdallah (1757-1790), le premier à reconnaître l’indépendance des États-Unis en 1777, le Maroc s’ouvre sur le monde. Et comment ne pas saluer l’œuvre des trois rois : Mohammed V (1927-1961), le souverain de l’indépendance, devenu sous le protectorat français le symbole de la cause nationale. Exilé par la France en Corse et à Madagascar, son retour triomphal en 1955 ouvre la voie vers l’indépendance de 1956 et donne à la monarchie une légitimité renouvelée ; Hassan II (1961-1999), l’architecte de l’État moderne et qui réussit en 1975 la Marche verte, qui fait de la question du Sahara un ciment national durable. Enfin Mohammed VI (depuis 1999), le roi qui fixe le cap des réformes pour plus de justice sociale : il engage la réforme du Code de la famille (Moudawana) et de la couverture sociale pour tous, l’Instance Équité et Réconciliation sur les violations passées, puis octroie la constitution de 2011, qui reconnaît l’amazigh comme langue officielle. Son règne est aussi celui des grands chantiers d’infrastructure (Tanger Med, train à grande vitesse, énergies renouvelables), du retour du Maroc à l’Union africaine (2017) et d’une diplomatie plus active en Afrique et au Proche-Orient. Il a ouvert beaucoup de chantiers, et il répond à l’impatience de la jeunesse en demandant à son nouveau gouvernement de mettre un coup d’accélérateur, choisissant une femme comme Premier Ministre.
[E.G.] Depuis son accession au trône en 1999, Mohammed VI a engagé des transformations importantes dans son royaume. Comment analysez-vous l’évolution du Maroc sous son règne, entre modernisation du pays, préservation de ses traditions et défis sociaux qui demeurent ?
[S.B.] Le règne de Mohammed VI depuis vingt-sept ans se caractérise par une avancée sans précédent sur la voie de la modernisation dans tous les domaines et particulièrement dans l’équipement avec le port de Tanger Med, l’un des plus importants de Méditerranée, la ligne à grande vitesse Al Boraq entre Tanger et Casablanca, les énergies renouvelables (complexe solaire Noor) et dans une industrie d’exportation, notamment l’automobile et l’aéronautique. Et comment ne pas saluer aussi les réformes sociétales et institutionnelles avec la réforme du Code de la famille, la création de l’Instance Équité et Réconciliation pour la reconnaissance des exactions commises dans le passé, l’Initiative nationale pour le développement humain qui a ciblé la pauvreté et les inégalités sociales, avec l’assurance maladie pour tous. Enfin, la nouvelle Constitution a ouvert la voie à la déconcentration des pouvoirs, a reconnu toutes les composantes de la société et établi un équilibre entre le pouvoir royal sur le temps long et les prérogatives étendues du chef du gouvernement issu du parti arrivé en tête aux élections. Le Maroc n’a pas opposé modernisation et tradition : il a cherché à les articuler. La monarchie a réorganisé le champ religieux après les attentats de Casablanca en 2003, en promouvant un islam ouvert et tolérant. Dans le royaume, l’héritage du passé reste un élément de l’identité nationale contemporaine. Comme le souligne le roi lui-même, malgré un recul de la pauvreté, le pays reste marqué par de fortes inégalités sociales, y compris entre zones urbaines et rurales. L’éducation et la santé publiques sont encore jugées insuffisantes, le chômage des jeunes est élevé, et le stress hydrique menace l’agriculture. Les mobilisations de la jeunesse en 2025 et encore cet été (2026) montrent une impatience sociale et une défiance vis-à-vis des politiques. Un chantier auquel le nouveau gouvernement a promis de s’atteler. Mais, pour autant, rappelons que dans un monde agité, le Maroc est un exemple de stabilité et gagne chaque année en poids économique et diplomatique.
[E.G.] Le titre de votre livre évoque à la fois un héritage et un destin. À l’heure où le Maroc poursuit sa transformation et affirme sa place sur la scène internationale, quels sont, selon vous, les grands enjeux auxquels la monarchie alaouite devra faire face pour transmettre cet héritage aux générations futures ?
[S.B.] Le socle solide de cet héritage historique est constitué de cette monarchie séculaire incarnée par la dynastie alaouite, mais les institutions marocaines sont aujourd’hui interpellées sur leur capacité à produire des résultats tangibles en matière d’emploi, de santé, d’éducation et d’inclusion. Le 9 octobre dernier, ouvrant la nouvelle session du Parlement au lendemain des élections législatives, le roi a demandé qu’on accélère les réformes et les réponses concrètes aux enjeux et défis du moment : les inégalités sociales qui persistent, notamment entre grandes métropoles et zones rurales ou périphériques, des services publics (santé, éducation) jugés encore insuffisants, l’impatience d’une génération qui, bien que diplômée, aspire à plus d’emplois… Ce sont là des priorités pour le nouveau gouvernement de Madame Fatima Ezzahra El Mansouri. La voie est étroite entre le maintien des valeurs sacrées qui fondent la stabilité du royaume et les aspirations d’une jeunesse très connectée qui réclame plus d’emplois, de meilleures conditions de vie, plus d’hôpitaux, plus de liberté de la presse… C’est la même problématique que pour la protection du patrimoine : préserver l’héritage du passé sans le figer mais ne pas le sacrifier au nom de la modernité.
[E.G.] Vous avez déjà consacré plusieurs ouvrages aux grandes figures royales européennes. Qu’est-ce qui vous a donné envie de vous intéresser à la monarchie marocaine et à cette dynastie qui règne depuis le XVIIe siècle ?
On compare toujours la monarchie marocaine aux autres monarchies européennes. C’est un tort. Par maints aspects, je ferais plutôt le lien avec la maison impériale du Japon, même si, depuis 1945, l’empereur n’est plus considéré comme étant d’essence divine. Cependant, ces deux très anciennes dynasties conjuguent un pouvoir temporel et un pouvoir spirituel. Ce magistère moral du roi Mohammed VI lui confère une dimension sacrale qui lui permet d’échapper au rythme conjoncturel, il travaille pour son peuple et son pays sur le temps long. C’est ce qui fait sa force dans un monde bouleversé où l’on se sent gouverné par l’immédiateté.
📖 368 pages
🏛️ Éditions Albin Michel
📅 Parution : 14 octobre 2026
💰 Prix (broché) : 23,90 €
Crédit photo de couverture : Laurent Menec





