Interview : Ahmed Youssef, raconter et transmettre l’Égypte

Ahmed Youssef, écrivain et membre de l’Institut d’Égypte, est un spécialiste de l’histoire et du patrimoine égyptiens. À travers ses travaux, il contribue à faire connaître la richesse historique et culturelle de l’Égypte, entre mémoire nationale, héritage archéologique et grandes figures de son histoire. Il répond aux questions du magazine Regalia.

Regalia : Vous êtes écrivain, historien et membre de l’Institut d’Égypte. L’image des pharaons ne fait-elle pas parfois oublier la richesse de l’histoire égyptienne et ses liens avec le monde arabe et la France ?

Ahmed Youssef : L’image des Pharaons fait partie intégrante de l’histoire de l’Égypte. Voyez l’enthousiasme général en France autour des expositions sur Toutankhamon ou Ramsès. Les liens de l’Égypte avec le monde arabe est un autre domaine qui n’entre pas chronologiquement dans l’histoire de l’Égypte antique.

Howard Carter, accompagné d’un des porteurs d’eau, nettoyant le dernier sarcophage. (Domaine public)

Regalia : Au-delà des pyramides et des grands temples, quels éléments du patrimoine égyptien mériteraient d’être davantage connus à l’étranger ?

Ahmed Youssef :  Je pense que l’artisanat dans l’Égypte antique n’a pas eu sa vraiment place dans la connaissance du public amoureux de l’antiquité égyptienne. Les robes des raines, la bijouterie et joaillerie mais aussi les chars militaires et les armes.

Regalia : Qu’est-ce que le métier d’historien permet de comprendre de l’Égypte contemporaine que l’actualité ne permet pas toujours de saisir ?

Ahmed Youssef : L’actualité occulte effectivement beaucoup de la réalité du peuple égyptien. La vie quotidienne est tout le temps un spectacle folklorique fascinant dans les quartiers populaires au Caire notamment au moins de Ramadan et dans les périodes des mouleds [Grands rassemblements annuels festifs, spirituels et populaires célébrant l’anniversaire de saints musulmans ou de membres de la famille du Prophète-NDLR].

Regalia : Comment les Égyptiens ont-ils vécu l’arrivée du général Bonaparte en 1798, et quel héritage cette expédition a-t-elle laissé dans une civilisation dont l’histoire millénaire continue de marquer la mémoire collective ?

Ahmed Youssef : A l’arrivée de l’armée de Bonaparte en juillet 1798, il y a eu, en premier temps, de la résistance, notamment de la part des mamelouks, ensuite une période de normalisation entrecoupé par deux révoltes sanglantes. Soulignons que la présence des savants et la création de l’Institut d’Egypte et le Divan ont beaucoup contribué à créer un rapport globalement pacifique.

Regalia : Comment expliquer que Napoléon continue de susciter une certaine fascination dans une partie du monde arabe ?

Ahmed Youssef : Dans mon livre « Bonabarta, Napoléon, une passion arabe » (édition du Passé Composé 2024) il y a un grand chapitre sur Napoléon dans l’imaginaire arabe. C’est dans le cinéma qu’on trouve une certaine passion arabe pour le personnage. En 1985 le célèbre film de Youssef Chahine « Adieu Bonaparte » a eu tellement de succès que le Tunisien Chawqui Mageri a réalisé une série télévisée intitulée « Napoléon et Mahroussa » qui a connu un succès retentissant.

Regalia : Peut-on parler d’une mémoire différente de Napoléon en France et en Égypte ?

Ahmed Youssef :  Comme en France, nous avons bien en Egypte les défenseurs et les détracteurs de Napoléon. Pour les intellectuels égyptiens et arabes Napoléon reste un conquérant mais qui a apporté la modernité notamment grâce à ses savants et à l’introduction de l’imprimerie pour la première fois chez nous. Le monumental ouvrage «  La Description de l’Égypte » en est la preuve éclatante.

Regalia :  La révolution de 1952 constitue-t-elle une rupture totale avec l’Égypte monarchique ou existe-t-il davantage de continuités qu’on ne le pense généralement ?

Ahmed Youssef :  Malheureusement le rupture est totalement. Exactement comme en France.

Regalia :  Que reste-t-il de l’héritage de la monarchie égyptienne dans le patrimoine, l’architecture et la mémoire collective du pays ?

Ahmed Youssef : Les Égyptiens d’aujourd’hui sont très fascinés par la période monarchique. Ils la voient tous les jours dans les films noirs et blancs de l’époque et dans l’esthétique des immeubles et les palais de l’époque. Une série de sur la vie du roi Farouk a eu beaucoup d’audience dans les années 90.

Regalia :   Alexandrie occupe une place particulière dans votre œuvre. Que représente cette ville dans l’histoire de l’Égypte ?

Ahmed Youssef :  Justement, dans la période monarchique, les Egyptiens appelaient Alexandrie « l’Europe avant l’Europe » tellement la ville était moderne et rivalisait avec les villes européennes. Mon ami le grand architecte et historien Mohamed Awad a écrit un ouvrage fascinant sur l’influence de la culture française sur l’architecture d’Alexandrie.

Regalia : Votre travail s’appuie notamment sur les témoignages arabes de l’époque. Que nous apprennent-ils que les récits français ne permettent pas toujours de voir ?

Ahmed Youssef :  L’âme alexandrine. Je viens de parler d’architecture, mais il y a une âme alexandrine façonnée par la mer d’un côté et le modèle européen de modernité. C’est pourquoi les latins appelaient Alexandrie « Alexandria Ad Aegytum » (Alexandrie près de l’Égypte, en latin-ndlr). Les écrivains Naguib Mahfouz et Ibrahim Abdel Meguid ont bien saisi cette âme. En France également le romancier et académicien Daniel Rondeau et Olivier Poivre d’Arvor ont bien décrit l’alexandrin moderne comme l’a bien fait avant eux L. Durrell.

Regalia : Plus largement, qu’est-ce que l’histoire franco-égyptienne peut encore nous apprendre sur les relations entre l’Europe et le monde arabe ?

Ahmed Youssef :  Les relations France-Egypte sont un exemple parfait de ce que pourrait être celle entre l’Égypte et le reste de l’Europe. L’ambassadrice Sérénade Gamil, ancienne consul- générale d’Égypte à Paris, Alaa Youssef, ex-ambassadeur d’Égypte à Paris mais aussi l’actuel ambassadeur d’Égypte en France Tarek Dahroug, leur souci est d’ouvrir toujours des horizons transcendant les crises de la décolonisation, les conflits politiques actuels au Proche Orient. Ils veulent se servir de la culture comme un levier de la paix et des échanges.

Regalia :  Si vous deviez présenter l’Égypte à un jeune Français en trois mots historiques, lesquels choisiriez-vous ?

Ahmed Youssef :  « Du haut de ces pyramides, 40 siècles vous contemplent ». Cette fameuse phrase attribuée à Napoléon doit vous encourager à aller en Egypte. Alors, faites comme Napoléon.

Bonaparte devant le Sphinx par Jean-Léon Gérôme. (domaine public)

Frederic De Natal
Frederic De Natal