Officier français de la Révolution française, Joseph Sève devint l’un des principaux artisans de la modernisation militaire de l’Égypte de Méhémet Ali. De Trafalgar aux champs de bataille du Proche-Orient, son parcours témoigne des trajectoires singulières de ces Européens passés au service des souverains de l’Orient au XIXe siècle.
Joseph Sève voit le jour dans une famille modeste de Lyon, le 17 mai 1788. Son père, Anthelme Sevoz, est originaire de Lhuis, dans le Bugey, tandis que sa mère, Antoinette Juillet, est née à Villefranche, dans le Beaujolais. Par leurs familles, ses parents sont issus des milieux des marchands-vignerons et des meuniers. C’est un pur produit du terroir local qui va grandir au sein d’une fratrie de six enfants.
La Révolution française bouleverse très tôt son enfance. En 1793, alors qu’il n’a que cinq ans, sa famille doit quitter Lyon en proie à la frénésie du moment et trouve refuge à Lhuis. C’est dans cet environnement rural que le jeune Joseph poursuit son éducation et manifeste rapidement des aptitudes particulières. C’est un enfant rebelle, turbulent qui n’a de cesse de fuguer, refusant de travailler avec son père dont il accepte peu de recevoir les ordres.
Ce sera finalement l’armée et étonnamment, à seulement dix ans, il réussit le concours lui permettant d’intégrer les écoles de la Marine. Entre 1797 et 1798, il reçoit notamment une formation mathématique auprès d’André-Marie Ampère, alors encore jeune scientifique lyonnais, futur figure de l’électricité en France.
Cette précocité va rapidement le conduire au cœur des guerres de la Révolution puis de l’Empire.

Portrait de Soliman Pacha (Joseph Anthelme Sève), Major général des armées égyptiennes, grand-officier de la légion d’honneur, publié par P. L. Chevalier de Lyon. Procédé : lithographie de Vayron d’après un dessin de Toussaint. (Domaine Public)
Dans le sillage du général Bonaparte
Joseph embarque à bord de la frégate Muiron, navire qui va jouer un rôle particulier dans les débuts de son existence militaire. En 1799, alors qu’il est encore très jeune, il se trouve à bord du bâtiment lors du retour du général Bonaparte après la campagne d’Égypte.
Le futur officier, qui a depuis longtemps affermi son caractère, découvre ainsi directement l’univers militaire et maritime qui façonne déjà la France napoléonienne en devenir. La Muiron arrive à Saint-Raphaël le 9 octobre 1799. Joseph retrouve ensuite sa famille à Lyon avant de retourner à Toulon.
Il poursuit sa formation militaire à terre, notamment dans les fortifications, et se familiarise avec l’artillerie et les explosifs. En septembre 1800, il reprend la mer à bord de la Muiron et participe l’année suivante à la bataille navale d’Algésiras. En 1802, son parcours militaire le conduit cette fois vers les Caraïbes. Il prend part à l’expédition de Saint-Domingue dirigée par le général Charles Leclerc.
À une époque où les carrières militaires pouvaient commencer extrêmement tôt, Joseph Sève gravit progressivement les échelons de la Marine et de l’artillerie. Il est admis en 1803 à l’École de l’artillerie de marine (avec un arrangement préalable de la part d’un officier qui l’a vieilli de trois ans ) et poursuit sa formation à Toulon.
L’année 1805 constitue l’un des épisodes les plus dramatiques de sa jeunesse militaire.
Après la bataille du cap Finisterre, l’escadre française gagne Cadix. Joseph Sève est alors affecté au Bucentaure, vaisseau amiral de la flotte franco-espagnole placée sous le commandement de l’amiral Villeneuve. Le 21 octobre 1805, au large du cap Trafalgar, la France affronte la Royal Navy commandée par l’amiral Nelson. La bataille tourne au désastre pour les alliés de Napoléon Ier. Le Bucentaure est durement engagé et finit par sombrer. Joseph Sève est blessé au cours des combats par une hache d’abordage.
Le jeune marin parvient néanmoins à survivre. Selon le récit qui lui est attribué, seuls environ 150 hommes sur les 1200 présents à bord parviennent finalement à rejoindre la terre après le naufrage et les combats. Sève fait partie des survivants.
Il regagne ensuite la France pour se rétablir à Lyon avant de reprendre du service.
De l’Empire à la diplomatie militaire
Après Trafalgar, sa carrière change progressivement de nature. Il rejoint les troupes terrestres et sert notamment au sein du 6e régiment de hussards à Udine, en Italie, à partir de 1807. Une aventure assez rocambolesque. Il manque de se faire passer par les armes après un énième acte d’indiscipline. Mis aux arrêts, il est « enlevé » par un officier qui lui fait traverser la frontière et l’incorporer dans un régiment sous un autre prénom.
L’histoire n’est cependant pas prouvée et reste sujette à controverse, autant que le nom de l’officier, le comte Philippe-Paul de Ségur, un proche de l’Empereur Napoléon Ier. Mais, elle en dit long sur la réputation du personnage. Polyglotte, il se spécialise dans des missions de renseignement et d’incursion derrière les lignes ennemies ou dans des territoires alliés. Son parcours l’amène également à s’intéresser à la diplomatie.
Cette période est marquée par une certaine proximité avec Octave Pontchapt, dont la véritable identité est celle d’Octave Gabriel Henri de Ségur, fils du comte Philippe-Paul de Ségur, devenu maître des cérémonies de l’Empereur. Joseph Sève est de tous les combats, de toutes les escarmouches. Il est même prisonnier de guerre durant deux ans (1809-1811) en Hongrie. Nommé officier, il s’illustre comme Hussard, participe à la campagne de Russie (1812).
En 1814, alors que l’Empire s’effondre, Joseph Sève est lieutenant et porte-étendard du 14e régiment de chasseurs à cheval. Il est mis à pied par la monarchie. Il retrouve Lyon avant de reprendre les armes pendant les Cent-Jours (1815), cette fois comme capitaine attaché à l’état-major du général Grouchy.
La défaite définitive de Napoléon Ier entraîne cependant sa mise en demi-solde. Il tente alors de se reconvertir dans le commerce des chevaux à Paris, puis dans le textile à Lyon. Sans succès et lourdement endetté.
Une nouvelle étape va bientôt bouleverser son existence.

Portrait du comte de Ségur par François Gérard vers le début du 19e siècle exposé au Château de Versailles. (Domaine public)
Au service de Méhémet Ali
Il entend parler d’un monarque, en Perse, qui chercherait des officiers européens pour former son armée. Il s’en ouvre au comte de Ségur qui lui conseille plutôt l’Égypte qu’il connait bien.
En juillet 1819, l’ancien officier français débarque dans la terre des Pharaons. Le pays est alors dirigé par Méhémet Ali, pacha d’Égypte et fondateur de la dynastie qui régnera sur le pays jusqu’au milieu du XXe siècle. Le souverain cherche à transformer son État et notamment à construire une armée moderne capable de rivaliser avec les puissances européennes.
Sa première mission consiste à explorer la Haute-Égypte à la recherche de gisements de charbon. Mais son expérience militaire attire rapidement l’attention du souverain. Pour ses hommes, il est le « colonel Sève », un grade qu’il n’a jamais pu obtenir. Mais qu’importe, ici sous le soleil, tout est possible et nul n’est regardant sur les titres. D’autant qu’il est porteur de lettres de recommandation.
Durant tout son périple, Joseph Sève se découvre une passion pour ce pays, ses déserts, son histoire, sa culture, ses traditions et sa langue qu’il commence à apprendre. Il devient l’intime d’Ibrahim Pacha, le fils de Méhémet Ali avec lequel il partage une affinité, celle des armes. Peu à peu, Joseph Sève se mue en Soliman Pacha, le nom qu’il va bientôt prendre après sa conversion.
En 1820, il devient instructeur en chef de l’armée égyptienne et participe à la création d’une école d’infanterie. Le Français entre alors dans une nouvelle vie mais se heurte à certaines ambitions et animosités locales. Il s’attire le respect des Mamelouks, la détestation des personnages de la cour qui font tout pour noyauter son ascension. En 1821, Méhémet Ali l’élève au rang d’Agha. Joseph Sève se convertit à l’islam et prend le nom de Soliman Agha.
Cette transformation n’est pas seulement nominale. Elle marque son intégration progressive dans l’appareil militaire et politique égyptien.

Méhémet Ali Pacha avec son fils Ibrahim et Soliman Pacha al-Faransawi. (Domaine public)
Un français, héros d’une armée orientale
La progression de Joseph Sève au sein de l’État égyptien est rapide.
En 1824, Méhémet Ali lui confie la formation d’officiers à Assouan et place sous son autorité plusieurs centaines de mamelouks. La même année, il participe à la mise en place d’un conseil supérieur de l’instruction publique et reçoit le titre de Bey. Une révolte va lui permettre de démontrer que son enseignement a porté ses fruits. Ses succès contre la rébellion d’un religieux wahhabite lui permettent aussi de participer à la campagne en Grèce, l’année suivante (il sera nommé gouverneur de Tripolitza, dans le Péloponnèse).
Désormais connu sous le nom de Soliman Bey, il devient l’un des principaux responsables de la transformation de l’armée égyptienne. Son expérience française est alors particulièrement précieuse. Il connaît les méthodes militaires développées sous la Révolution et l’Empire et contribue à introduire dans l’armée égyptienne une organisation inspirée des modèles européens, notamment du système napoléonien.
L’un des moments décisifs de sa carrière intervient lors de la campagne menée par les forces de Méhémet Ali et de son fils Ibrahim Pacha. En 1833, après s’être distingué à la bataille de Konya, contre les Ottomans, Soliman Bey est nommé généralissime des armées égyptiennes. Méhémet Ali lui confère alors le titre de Pacha. Son rôle dépasse largement celui d’un simple conseiller militaire étranger. Il devient l’un des principaux architectes de la nouvelle armée égyptienne.
L’objectif de Méhémet Ali est ambitieux : faire de l’Égypte une puissance militaire et politique capable de s’affirmer face à l’Empire ottoman et aux puissances européennes.
Dans cette entreprise, l’ancien soldat de Napoléon va jouer un rôle central dont l’Egypte se souvient encore aujourd’hui.

Joseph Anthelme Sève (1788-1860) (Domaine public)
Une famille au cœur de la future monarchie égyptienne
L’intégration de Soliman Pacha à la société égyptienne se manifeste également dans sa vie privée.
Il épouse Myriam Hanem, fille d’un commerçant grec du Péloponnèse, connue sous le nom de Setti Maria. Le couple a plusieurs enfants, dont Zohra, Hazle, Skander Bey et Aasna. C’est par cette descendance que l’histoire de l’ancien officier lyonnais rejoint directement celle de la monarchie égyptienne du XXe siècle.
L’une de ses descendantes sera Nazli Sabri, devenue reine d’Égypte après son mariage avec le roi Fouad Ier. Elle sera la mère de Farouk, qui montera sur le trône en 1936 et deviendra le dernier roi d’Égypte avant l’abolition de la monarchie en 1953.
En 1845, Soliman Pacha revient en France à l’occasion d’un voyage effectué aux côtés d’Ibrahim Pacha, fils de Méhémet Ali. Cette visite constitue une forme de reconnaissance pour celui qui, près de trois décennies plus tôt, avait quitté la France pour servir l’Égypte. En 1846, le roi Louis-Philippe le fait grand officier de la Légion d’honneur. Le geste est particulièrement symbolique. L’ancien officier de l’armée impériale, devenu haut dignitaire militaire égyptien, est honoré par la monarchie de Juillet.
Deux pays, deux carrières et deux systèmes politiques se retrouvent ainsi dans le parcours d’un même homme. D’autres français suivront dans son sillage inaugurant l’émergence d’une forte communauté européenne dans le pays. De retour en Égypte, Soliman Pacha poursuit ses activités jusqu’à la fin de sa vie. Il meurt au Caire le 12 mars 1860, à l’âge de 71 ans, inhumé dans un mausolée situé sur l’île de Roda.
De Lyon au Caire où trônent le nom de sa mémoire, de Napoléon à Méhémet Ali, de Trafalgar à la monarchie égyptienne, son existence constitua ainsi l’un de ces destins où l’histoire militaire, l’histoire dynastique et les relations franco-égyptiennes se rencontrent.




