Sultan d’Égypte en 1917, puis premier roi de l’Égypte moderne à partir de 1922, Fouad Ier occupe une place singulière dans l’histoire de la monarchie égyptienne. Il régna durant une période de bouleversements : fin du protectorat britannique, montée du nationalisme, naissance du parlementarisme et affrontement avec le puissant parti Wafd.
Le 26 mars 1868, le palais de Gizeh, résidence d’été du Khédive Ismaël Pacha, est en effervescence. Son épouse, Ferial Hanım, vient de donner naissance à un garçon, le prince Fouad. Sur les épaules du jeune héritier, encore loin d’un trône égyptien sur lequel il va bientôt monter, pèse déjà un lourd héritage politique.
Le Khédive s’est affranchi de la tutelle ottomane avec laquelle il partage une proximité généalogique. C’est un conquérant qui n’a pas hésité à annexer le Darfour soudanais en 1874 avant de devoir reculer en Ethiopie. C’est encore lui qui a inauguré le Canal de Suez en présence de l’impératrice Eugénie de Montijo. Il a considérablement modernisé le Caire en lui donnant tous les aspects d’une capitale occidentale. Lampadaires, gaz, théâtre et même un opéra. Anecdote méconnue, c’est lui qui a commandé l’Aïda de Guiseppe Verdi bien avant que cet opéra n’obtienne le succès qu’on lui connaît encore aujourd’hui en Europe.
Un monarque réformateur qui déplaît cependant aux monarchies européennes (France et le Royaume-Uni) et à son ancienne autorité de tutelle (Turquie).
L’enfance de Fouad est bouleversée par la chute politique de son père. En 1879, Ismaïl est contraint d’abdiquer sous la pression des puissances colonisatrices et part en exil. Fouad grandit alors en partie en Europe, notamment en Italie et en Suisse, où il reçoit une éducation fortement marquée par les cultures européennes. Il acquiert notamment une formation militaire, fait ses classes à l’Académie militaire de Turin.
Cette expérience européenne va profondément influencer le futur souverain.
Il connaît les institutions européennes, les cours royales et les milieux diplomatiques. Il entretient également des liens avec l’Empire ottoman et séjourne à Constantinople, où il devient notamment aide de camp honoraire du sultan Abdülhamid II qui avait pourtant contribué à la chute de sa famille.

Un prince qui se cherche un trône
De retour en Égypte à la fin du XIXe siècle, le prince Fouad s’intéresse notamment à la culture, à l’enseignement et aux institutions scientifiques.
Il participe activement au projet de création de l’Université égyptienne, fondée en 1908, dont il devient le premier recteur en 1911, pour une période de deux ans. Cette institution deviendra par la suite l’Université du Caire. Le futur roi n’est pas uniquement un prince préoccupé par les affaires de palais. Il cherche également à renforcer les institutions culturelles du pays et à inscrire l’Égypte dans un mouvement de modernisation intellectuelle. Il s’intéresse par ailleurs à l’histoire de sa propre dynastie. Les chances d’accéder au trône d’Égypte sont assez faibles et tout à ses rêveries, il cherche un trône à occuper, à la hauteur de la lignée dont il est un fier représentant
Il a suivi les tumultes de la campagne italienne en Libye. Il songe à en occuper une couronne sous la protection de Rome. Fouad entame des négociations avec les Italiens mais ceux-ci refusent d’y donner suite, préférant gouverner par eux-mêmes leur nouvelle colonie. Fouad prend acte d’autant qu’un second trône lui ouvre ses portes. Celui de l’Albanie qui tente de trouver un prince musulman en cette année de 1913. L’Europe décidera finalement du sort de ce nouveau pays libéré de l’autorité ottomane : ce sera un prince Allemand qui ne régnera que quelques mois.
Sultan d’Égypte, Fouad et la révolution de 1919
La destinée de Fouad change radicalement en 1917. Son frère aîné, le sultan Hussein Kamal, meurt le 9 octobre, après trois ans de règne. Le prince est le prochain sur le trône. Il devient sultan d’Égypte, alors que le pays se trouve dans une situation politique particulière.
Depuis 1882, l’Égypte est sous occupation britannique. Pendant la Première Guerre mondiale, Londres transforme officiellement le pays en protectorat et met fin à la souveraineté ottomane qui subsistait formellement.
Le nouveau souverain a face à lui une force qui entend diriger son pays sans tenir compte de ses regalia. La population égyptienne subit de plein fouet les restrictions économiques, la censure et les réquisitions de main-d’œuvre. À la fin du conflit mondial, l’espoir d’une autodétermination grandit, porté par les célèbres quatorze points du président américain Woodrow Wilson. C’est dans ce climat d’effervescence politique que se forme une délégation nationale, le Wafd, menée par l’avocat et homme politique Saad Zaghloul. Ce groupe réclame le droit d’aller plaider l’indépendance du pays à la Conférence de paix de Paris. Le refus catégorique de Londres et l’arrestation de Zaghloul (8 mars 1919) allument la mèche d’une révolte sans précédent.
Dès le lendemain, le pays s’embrase. Ce qui commence par des grèves d’étudiants au Caire, se transforme rapidement en une insurrection générale à travers tout le territoire. Le mouvement paralyse les infrastructures clés, notamment les chemins de fer et les lignes télégraphiques, coupant les communications de l’armée britannique.
La force principale de cette révolution réside dans son caractère profondément inclusif et transpartisan. Pour la première fois, toutes les strates de la société égyptienne s’unissent sous le même drapeau : fonctionnaires, intellectuels, ouvriers et paysans (les fellahs) manifestent côte à côte. Plus remarquable encore, le mouvement brise les barrières religieuses en unissant les musulmans et les chrétiens coptes, dont les symboles croisés deviennent l’emblème de la révolte. Cette révolution marque également l’entrée fracassante des femmes égyptiennes dans l’espace public et politique. Menées par des figures comme Huda Sharawi, des milliers d’entre elles descendent dans la rue pour défier les soldats britanniques (16 mars).
La réponse coloniale est d’une extrême violence. La répression militaire fait des centaines de morts, mais elle ne parvient pas à éteindre le feu révolutionnaire. Face à cette impasse et devant l’unité absolue des Égyptiens, le gouvernement britannique est contraint de reculer. En avril, Saad Zaghloul est libéré et autorisé à se rendre à Paris. Bien que la Conférence de paix ne réponde pas immédiatement aux attentes égyptiennes, la pression de la rue ne faiblit pas et force Londres à des concessions historiques.
Le 28 février 1922, le Royaume-Uni proclame unilatéralement la fin du protectorat et reconnaît l’indépendance de l’Égypte.
Le 15 mars suivant, Fouad Ier abandonne son titre de sultan et prend celui de roi d’Égypte. Le changement de titre possède une forte portée symbolique. Le sultan était lié à une souveraineté héritée de l’ordre ottoman. Le roi incarne désormais une monarchie nationale égyptienne qui s’octroie une constitution en avril 1923. Elle établit un système parlementaire comprenant deux chambres : une Chambre des députés et un Sénat. Le texte repose sur la séparation et la coopération des pouvoirs avec un monarque qui obtient des droits élargis.

Le duel entre Fouad Ier et le Wafd
En 1924, Saad Zaghloul devient Premier ministre après une victoire électorale du Wafd.
C’est un moment historique : pour la première fois, le mouvement nationaliste accède directement au gouvernement dans le cadre de la nouvelle monarchie parlementaire.
Mais les relations entre le palais et le gouvernement se détériorent rapidement. L’assassinat du gouverneur général britannique du Soudan, Sir Lee Stack, en novembre 1924 provoque une grave crise entre Londres et Le Caire. Zaghloul finit par démissionner. À partir de cette période, Fouad cherche régulièrement à limiter l’influence du Wafd.
Les élections se succèdent et les gouvernements changent. Le roi utilise notamment son pouvoir de dissolution du Parlement, ce qui permet à la Couronne de jouer un rôle considérable dans la vie politique. Il intervient directement dans la formation des gouvernements et dans les relations avec le Parlement.
Lorsque le Wafd s’impose électoralement à nouveau, les relations avec le palais deviennent particulièrement difficiles. Fouad considère manifestement la monarchie comme un élément essentiel de la stabilité de l’État et dont la fonction ne saurait être remise en cause. Ses adversaires nationalistes, à l’inverse, dénoncent l’influence du palais et ses relations avec les Britanniques. Cette opposition donne naissance à une situation paradoxale : l’Égypte est indépendante sur le plan juridique, mais demeure sous forte influence britannique, tandis que son roi combat une partie du mouvement nationaliste qui réclame une indépendance plus complète.
La crise atteint son sommet en 1930. Fouad Ier suspend la Constitution et fait adopter une nouvelle Constitution donnant davantage de pouvoirs à la monarchie et réduisant le rôle du Parlement. Le nouveau système suscite une forte opposition. Les forces nationalistes dénoncent une dérive autoritaire. Le Parlement élu dans le nouveau cadre est largement contesté et le Wafd refuse de reconnaître pleinement le système. L’expérience tourne finalement court. Face à la contestation, Fouad rétablit la Constitution originelle en 1935.

Un souverain entre tradition et modernité, une vie familiale complexe
Il serait toutefois réducteur de présenter Fouad Ier uniquement comme un souverain préoccupé par le pouvoir politique.
Son règne accompagne une importante transformation de l’Égypte. L’État moderne se consolide. Les institutions administratives se développent. La vie parlementaire s’installe et permet que le mouvement national égyptien gagne en importance. Le Caire devient progressivement l’un des grands centres intellectuels et politiques du monde arabe. Fouad lui-même soutient plusieurs institutions culturelles et scientifiques. Il accorde également une grande importance à l’histoire de l’Égypte et à la légitimation historique de sa dynastie.
Cette politique contribue à donner à la monarchie une dimension proprement égyptienne.
A l’ombre du trône, La vie familiale du monarque est particulièrement complexe.
Fouad épousa sa première femme, la princesse Shivakiar Khanum Effendi (1876-1947), au Caire le 30 mai 1895. Elle était sa cousine au second degré et la fille unique du prince Ibrahim Fahmi Ahmad Pacha, maréchal et cousin de Fouad, et de sa première épouse, Vijdan Navjuvan Khanum. Le mariage fut malheureux et le couple divorça en 1898. Ils eurent deux enfants : un fils, Ismaïl Fouad, mort en bas âge, et une fille, Fawkia.
Au cours d’une dispute avec le frère de sa première épouse, le prince Ahmad Saif-uddin Ibrahim Bey, Fouad est atteint d’une balle à la gorge. Il survécut à cette tentative, mais conserva la cicatrice toute sa vie.
Le 24 mai 1919, Fouad épousa au palais de Bustan, au Caire, sa seconde épouse, Nazli Sabri (1894-1978), fille d’Abdu’r-Rahim Pacha Sabri, ancien ministre de l’Agriculture et gouverneur du Caire, et de Tawfika Khanum Sharif. Elle était notamment la petite-fille maternelle du général Muhammad Sharif Pacha, ancien Premier ministre et ministre des Affaires étrangères, ainsi que l’arrière-petite-fille de Soliman Pacha al-Faransawi, officier français de l’armée de Napoléon qui s’était converti à l’islam et avait réorganisé l’armée égyptienne.
Le couple aura cinq enfants : le futur roi Farouk, ainsi que quatre filles, les princesses Fawzia, qui deviendra reine consort d’Iran, Faiza, Faika et Fathia.
Comme son premier mariage, celui de Fouad avec Nazli fut marqué par de fortes tensions. Les époux se disputaient régulièrement et Fouad aurait même interdit à Nazli de quitter le palais. Après la mort de Fouad, Nazli aurait vendu certains de ses vêtements sur un marché de vêtements d’occasion, dans un geste présenté comme une vengeance personnelle. Le roi mourut au palais de Koubbeh, au Caire, et fut enterré dans le mausolée khédivial de la mosquée ar-Rifaï.
Devenue veuve, Nazli entretint des relations difficiles avec son fils Farouk. Elle quitta finalement l’Égypte pour les États-Unis. En 1950, elle se convertit au catholicisme et prit le nom de Mary Elizabeth. Elle fut privée de ses droits et titres en Égypte. Considérée à une époque comme l’une des femmes les plus riches et élégantes du monde, elle possédait également une importante collection de bijoux.

1936 : la disparition du roi
Fouad Ier meurt au Caire le 28 avril 1936, à l’âge de 68 ans.
Son fils lui succède sous le nom de Farouk Ier. Quelques mois après sa mort, le traité anglo-égyptien de 1936 est signé sous le règne de son fils. Il renforce la souveraineté égyptienne tout en maintenant des dispositions importantes pour la présence militaire britannique. Fouad Ier ne verra donc pas l’aboutissement de cette nouvelle étape des relations entre Londres et Le Caire.
Il demeure une figure essentielle pour comprendre l’histoire de l’Égypte contemporaine.





