Farouk Ier d’Égypte : entre espoirs nationaux et bouleversements

Le roi Farouk Ier demeure une figure marquante de l’histoire égyptienne du XXᵉ siècle, dont le bilan demeure débattu. Entre modernité, rivalités internationales et déclin monarchique, son destin reflète les bouleversements d’une Égypte en pleine transformation.

Dernier souverain égyptien à avoir effectivement exercé le pouvoir, Farouk Ier reste une figure aussi fascinante que controversée. Présenté tour à tour comme un souverain réformateur, un monarque prisonnier des rivalités internationales ou l’incarnation d’une monarchie désuète, son destin accompagne les profondes mutations d’une Égypte en quête d’indépendance.

Derrière les clichés se dessine le portrait plus nuancé d’un roi emporté par les bouleversements du XXᵉ siècle.

Un prince héritier d’une Égypte sous influence

Farouk naît le 11 février 1920 au palais d’Abedin, au Caire. Fils du roi Fouad Ier (1868-1936) et de la reine Nazli (1894-1978), il appartient à une dynastie qui dirige l’Egypte depuis le début du XIXe siècle.

Son enfance se déroule dans un contexte politique tendu. Si son pays a obtenu son indépendance (1922), il demeure toujours étroitement contrôlé par le Royaume-Uni, dont l’influence s’est renforcée pendant la Première Guerre mondiale.

Paradoxalement, la domination britannique va aussi nourrir la montée d’un puissant mouvement nationaliste avec le Wafd, fondé en 1918 par l’ancien ministre Saad Zaghloul. Un parti qui sera à l’origine de la révolution de 1919 qui marque profondément la société égyptienne à l’heure où les Britanniques ont transformé le khédivat en sultanat. Malgré cette évolution, la souveraineté égyptienne reste incomplète et Londres conserve entre ses mains différents départements régaliens, comme les questions militaires. Le traité de 1936 conclu entre Londres et Le Caire demeure néanmoins un autre pas vers l’indépendance totale du pays.

Le jeune prince reçoit une éducation cosmopolite. Il maîtrise l’arabe, le français, le turc, puis l’anglais et l’italien. Son père souhaite en faire un souverain moderne, mais Farouk se montre peu assidu à ses études. Ce qui sera largement exploité par ses détracteurs plus tard. Il effectuera ses classes à l’Académie militaire de Woolwich.

En janvier 1936, il représente l’Égypte aux funérailles du roi George V avant d’être rappelé précipitamment au Caire après la mort de Fouad Ier, en avril de la même année.  À seulement seize ans, Farouk monte sur le trône. Son arrivée à Alexandrie est triomphale.

Jeune, charismatique et proche des codes de la société égyptienne, il suscite un immense espoir populaire et apparaît comme le symbole d’une nouvelle génération.

Le roi de l’espoir face aux rivalités politiques

Considéré comme un véritable symbole de modernité, Farouk Ier bénéficie d’une immense popularité. Le Time Magazine le présente comme le modèle du jeune gentleman musulman. Héritier d’une fortune considérable, il possède un patrimoine exceptionnel qui alimentera plus tard la légende d’un souverain dépensier, largement entretenue par la propagande nassérienne.

Lors de sa prestation de serment en juillet 1937, Farouk prononce un discours devant les députés. Le second radiodiffusé du souverain égyptien. Il y défend une monarchie sociale où les pauvres, les malades et les plus modestes doivent être protégés par l’État. Le roi devient dès lors l’image iconique et patriotique de l’institution royale.

Dès son accession au trône, Farouk Ier doit pourtant composer avec un équilibre politique fragile, hérité de ses prédécesseurs, dans lequel les grandes familles, les pachas et les partis exercent une influence considérable. Les rivalités entre le palais, le puissant parti Wafd et le Royaume-Uni, qui entend préserver ses intérêts en Égypte, limitent rapidement sa marge de manœuvre. Soucieux de renforcer l’autorité royale, le souverain entre régulièrement en conflit avec Mustafa el-Nahhas Pacha, figure dominante du Wafd et plusieurs fois Premier ministre.

Londres, de son côté, observe avec inquiétude l’influence grandissante de l’Italie auprès du jeune roi, ajoutant une dimension internationale aux luttes de pouvoir qui traversent le pays.

Un règne de réformes

Sous le règne du roi Farouk Ier, l’Égypte poursuit son affirmation sur la scène internationale tout en engageant plusieurs réformes institutionnelles et sociales.

Le 26 mai 1937, son entrée à la Société des Nations marqua une étape importante de sa reconnaissance internationale, tandis que la convention de Montreux, signée la même année, organise la suppression progressive des capitulations, ces privilèges juridiques accordés aux ressortissants étrangers, avec une période transitoire jusqu’en 1949.

 En 1945, l’Égypte joue un rôle moteur dans la fondation de la Ligue arabe, dont la signature du pacte eut lieu au Caire le 22 mars, et participe à la création de l’Organisation des Nations unies (ONU).

Cette dynamique diplomatique se prolonge les 28 et 29 mai 1946 avec la réunion d’Inchass, convoquée à l’invitation du roi Farouk et généralement considérée comme le premier sommet arabe. Sur le plan intérieur, le souverain accompagna la modernisation des institutions et le développement des services publics : un ministère des Affaires sociales fut créé en 1939, l’université Farouk-Ier, aujourd’hui université d’Alexandrie, obtint son autonomie en 1942 et la gratuité de l’enseignement primaire public fut instaurée en 1944.

La création du Conseil d’État en 1946 renforça par ailleurs l’organisation de la justice administrative, tandis que l’ouverture de l’université Ibrahim-Pacha, devenue l’université Aïn Chams, et l’instauration de la gratuité de l’enseignement secondaire public en 1950 témoignèrent de la volonté d’élargir l’accès à l’éducation.

Ces initiatives au crédit du monarque s’inscrivent dans une période où la monarchie cherchait à consolider la souveraineté égyptienne et à accompagner les transformations d’une société en pleine évolution.

La Seconde Guerre mondiale : entre neutralité et pressions britanniques

Lorsque la Seconde Guerre mondiale éclate, l’Égypte choisit officiellement la neutralité bien qu’elle soit liée politiquement et militairement au Royaume-Uni par le traité de 1936.

Menacée par l’avance italienne depuis la Libye, le pays devient un enjeu stratégique majeur. Farouk tente de préserver son indépendance, mais se heurte au représentant britannique Miles Lampson, qui considère le roi comme un personnage immature et un simple fonctionnaire de l’Empire. Les tensions culminent lors de la crise du 4 février 1942. Entouré de chars britanniques au palais d’Abedin, Farouk doit accepter le retour au pouvoir de Mustafa Nahas, qui a fait de nombreux va et vient à la tête du gouvernement, menacé d’une abdication forcée par le représentant du roi d’Angleterre. Cette humiliation marque durablement son règne et le monarque en restera durablement blessé.

Après la victoire alliée à El-Alamein (octobre-novembre 1942), le rapport de force change et l’Axe Rome-Berlin paraît moins intéressant pour la monarchie. L’Égypte déclare d’ailleurs la guerre à l’Allemagne et au Japon en février 1945.

Le roi se rapproche progressivement de Londres et les rapports en sa faveur se multiplient au Foreign Office. Malgré quelques tensions persistantes avec Miles Lampson, les Britanniques finissent par désavouer les manigances de leur représentant et considèrent la monarchie comme un rempart stable face à la montée des Frères musulmans (une organisation religieuse radicale) et du Parti communiste.

La chute de la monarchie

À la fin de la guerre, le roi Farouk ambitionne de faire de l’Égypte la principale puissance du monde arabe. La création de la Ligue arabe en 1945 semble favoriser cette stratégie, mais les rivalités avec les autres dirigeants arabes, notamment la monarchie voisine de Jordanie, limitent rapidement ses ambitions.

La naissance d’Israël en 1948 bouleverse la région. Le Caire refuse qu’un État juif s’établisse en Palestine au détriment des revendications arabes. Sous la pression de l’opinion publique et des Frères musulmans, aux côtés de la Transjordanie, la Syrie, le Liban et l’Irak, Farouk Ier engage l’armée égyptienne dans la guerre en dépit d’une préparation insuffisante. L’armée souffre d’un équipement insuffisant, de faiblesses organisationnelles , minée par des affaires de corruption liées aux achats d’armement.

Marquée par des divisions au sein des alliés arabes (chacun suit pourtant son propre agenda, notamment le roi Abdallah Ier de Jordanie), la défaite puis l’armistice signé avec Israël à Rhodes, le 24 février 1949, s’accompagnent d’un traumatisme national. Elle discrédite profondément la monarchie et convainc une nouvelle génération d’officiers que le régime est incapable de défendre les intérêts du pays. Parmi eux figure Gamal Abdel Nasser, bientôt appelé à un destin national.

Au début des années 1950, la situation intérieure se dégrade rapidement. Malgré l’abrogation du traité anglo-égyptien (1951) et l’adoption du titre de roi d’Égypte et du Soudan, Farouk ne parvient plus à stabiliser le pays.

L’armée devient un foyer de contestation. Après la victoire du général Mohamed Naguib contre le candidat soutenu par le roi lors de l’élection de l’influent Club des officiers, les tensions s’aggravent. Le 26 janvier 1952, Le Caire est ravagé par de violentes émeutes qui marquent les consciences. Les gouvernements se succèdent, incapables de stabiliser le pays, tandis que le mécontentement populaire grandit.

Le 23 juillet 1952, les Officiers libres, dirigés par Mohamed Naguib et Gamal Abdel Nasser, passent à l’action. Malgré sa volonté de résister, Farouk tente d’obtenir l’appui des britanniques ou des américains avant de comprendre que ses démarches n’aboutiront pas. Refusant de faire couler le sang des Egyptiens, trois jours plus tard, il abdique en faveur de son fils Fouad II, âgé de six mois, avant de quitter l’Égypte à bord du yacht royal Mahrousa.

La monarchie survit quelques mois seulement. Le 18 juin 1953, la République est proclamée, mettant fin à près de cent cinquante ans de règne de la dynastie de Méhémet Ali. Un an plus tard, Gamal Abdel Nasser s’emparait de tout l’appareil d’État, inaugurant la longue période du nassérisme, idéologie panarabe et socialiste.

L’exil et un héritage controversé

Installé successivement à Monaco, Naples puis Rome, la vie privée du roi fait régulièrement l’objet de nombreuses caricatures dans la presse. En 1958, le régime du général Nasser lui retire la nationalité égyptienne. Une situation que va mal vivre le souverain.

Il meurt à Rome le 18 mars 1965, à quarante-cinq ans. Les circonstances de son décès alimentent encore les spéculations. Son corps est finalement rapatrié en Égypte et sera ultérieurement inhumé dans la mosquée royale Al-Rifaï, grâce à l’intervention du président Anouar el-Sadate. Ce dernier, officier de l’armée, a succédé au Président Nasser décédé en 1970.

Aujourd’hui encore, l’héritage de Farouk demeure profondément débattu. Pour ses détracteurs, il symbolise une monarchie incapable de réformer le pays et auquel ses détracteurs attribuent une responsabilité majeure dans la défaite de 1948. Ses partisans estiment au contraire que son image a été déformée par la propagande de la République et rappellent que son règne conserva un certain pluralisme politique, une vie parlementaire active, poursuivant la modernisation de l’Égypte (santé, éducation, social et industriel) et une ouverture culturelle importante, malgré les contraintes imposées par la présence britannique.

Près de trois quarts de siècle après sa chute, Farouk Ier reste l’une des figures les plus emblématiques du XXᵉ siècle arabe, incarnation des derniers jours de l’Égypte monarchique et d’un monde définitivement disparu.

Enzo Guyot
Enzo Guyot