Le pape malade : l’histoire d’un corps vénéré

Ce 13 octobre 2026, le monde a appris avec stupeur la maladie du pape Léon XIV suite à une opération chirurgicale : le Saint-Père souffre d’un cancer du poumon droit. Le corps sacré, vénéré et symbole d’autorité du chef de plus d’un milliard de croyants est atteint dans sa chaire. Cette nouvelle nous ramène à une réalité bien souvent oubliée qui fait du pape, avant toute charge spirituelle, un homme doté de souffrances et de sentiments.

Léon XIV n’est pourtant pas le premier pape malade de l’histoire. Souvent élus à un âge avancé, leur santé est sujette aux rumeurs et spéculations qui laissent peser un voile de mystères sur la figure du Vicaire du Christ. Mais alors, que devient son autorité lorsque son corps ne lui permet plus d’exercer pleinement sa mission ? Le Vatican a eu, au cours des siècles, des réactions contrastées.

Pape Léon XIV – par Edgar Beltrán © Creative Commons Attribution-Partage à l’Identique 4.0

Le souverain pontife, représentant de Dieu sur Terre

« Accipio. » Par ce simple terme latin, l’un des cardinaux accepte son élection à la tête de l’Eglise de Rome. Successeur de Saint Pierre, Vicaire du Christ, évêque de Rome, Souverain pontife, Patriarche d’Occident… La liste de ses titres est à l’image du poids de sa fonction. Il devient en somme le chef d’un milliard et demi de catholiques dont il doit dicter la doctrine. Représentant de Dieu sur Terre, sa parole est d’or. Chaque croyant suit à la lettre ses principes.

En dehors de son rôle spirituel majeur, le souverain pontife est aussi doué de pouvoirs temporels. En tant que chef de l’Etat du Vatican, il est aussi reconnu par le monde politique comme un chef d’Etat à part entière. Cette dimension lui offre un pouvoir diplomatique considérable qui lui permet d’agir sur l’avenir du monde. Croyant ou non, la parole du Saint-Père est écoutée, reconnue et attendue.

Cette double dimension octroie au corps du pape une importance particulière. Bien que le Saint-Père ne soit pas considéré comme divin ni assimilé au corps du Christ dans l’Eucharistie, un degré de sacralité habite son corps. Son corps est ainsi mis en scène lors de célébrations grandioses qui exposent à tous la majesté pontificale. Le pape est un symbole vénéré et adulé par tous les catholiques. Il porte à chaque moment de sa journée des vêtements liturgiques qui rappellent son autorité sacrée.

Dès le VIe siècle, les papes ont porté une tiare qui symbolise leurs pouvoirs. À l’origine, elle consistait en une sorte de « toque » fermée à paroi rigide dont une couronne était associée. Les pouvoirs temporels du pape grandissants, deux couronnes ont été ajoutées ensuite à la fin du Moyen-Age. Ces trois couronnes symbolisent ainsi le pouvoir d’ordre sacré, celui de juridiction et celui de magistère, comme Docteur suprême de l’Eglise. Bien que le port de la tiare soit tombé en désuétude depuis les années 1960, elle demeure toujours le symbole suprême de la papauté.

Pie XII – © Domaine public

Quand le corps devient une faiblesse

Les papes sont bien souvent élus à un âge avancé. Aussi symboliques qu’ils soient, ils sont confrontés à la faiblesse croissante de leur corps. Avant la médecine moderne, les limites du savoir médical ont des incidences sur l’avenir mortel du pape. Les épidémies, les maladies infectieuses et les pathologies chroniques sont les grands mystères du monde. Le pape Pélage II n’est-il pas mort de la peste en 590 ? Grégoire V, Grégoire IX et Léon X ont été victimes du paludisme. Quant à Léon XII, il est probablement décédé d’une septicémie. Autant de maux qui ont eu raison de la figure pontificale.

Pourtant si le corps du pape meurt, l’autorité pontificale demeure. C’est tout le mystère de cette fonction suprême qui permet de surpasser les fragilités d’une époque. Néanmoins, la santé du pape a toujours été sujette aux inquiétudes. Aussi diminué qu’il soit, le pape reste le détenteur de l’autorité. Mais qui doit le seconder dans sa tâche lorsque le pape est dans l’incapacité ? La santé du Saint-Père devient un enjeu politique.

Il faut bien souvent rassurer la cour mais aussi les croyants. Le pape Léon XIII est élu en 1878. Bien que doté d’une santé jugée fragile, il détient l’un des records de longévité pour un pape. Les années passent et Léon XIII vieillit. Les inquiétudes grandissent. Est-il toujours apte à exercer son ministère ? Le Saint-Siège fait un choix audacieux pour l’époque : il se sert des nouveaux moyens de communication de son époque pour rassurer le monde. Léon XIII accepte d’être filmé dans les jardins du Vatican en 1896, marchant avec sa canne. Le message est clair : le pape est vieux, mais toujours en pleine possession de ses moyens. C’est ainsi que Léon XIII devient le premier pape filmé de l’histoire, faisant entrer la papauté dans une nouvelle ère. La santé du pape devient alors une question publique.

En août 1978, Jean-Paul Ier est élu sur le trône de Saint Pierre. Jeune, charismatique, son pontificat laisse présager un avenir radieux pour l’Eglise qui s’apprête à faire face aux défis de la fin du XXe siècle. Mais seulement après un mois et deux jours de règne, il meurt dans sa chambre du Vatican d’un infarctus. Jean-Paul Ier entre ainsi dans l’histoire comme l’un des papes ayant régné le moins longtemps. Plus que jamais, la santé d’un candidat au trône pontifical devient une question épineuse dont le monde se soucie.

Léon XIII filmé avec sa canne – © Domaine public

Jean-Paul II : la souffrance exposée aux yeux du monde

Pour succéder à Jean-Paul Ier, un jeune cardinal polonais charismatique et engagé est élu. Jean-Paul II devient un pape superstar qui se sert de son goût du théâtre pour attirer les foules et marquer les esprits. Avec lui, la papauté obtient une dimension politique imposante. Il se bat personnellement pour faire tomber le communisme alors que le monde vit au rythme de la guerre froide. De son engagement, il gagne des ennemis qui portent atteinte à sa vie. Le 13 mai 1981, il est victime d’un attentat sur la place Saint-Pierre devant les caméras du monde. Hospitalisé à la clinique Gemelli de Rome, les médecins retirent les balles qui ont bien failli lui arracher la vie. En pleine convalescence, il se laisse photographié sur son lit d’hôpital. Le corps du pape, jusqu’ici considéré comme intouchable, se dévoile plus que jamais fragile.

Jean-Paul II est un homme de poigne mais il est confronté à plusieurs problèmes de santé. En 1994, il est une nouvelle fois hospitalisé pour une fracture du fémur. Puis, vient la maladie de Parkinson et ses nombreuses conséquences sur sa mobilité et sa parole. Si importante pour les catholiques, la voix du pape devient progressivement inaudible. Jean-Paul II diminue à mesure que le temps passe mais il n’est pas question de laisser le siège apostolique vacant. Il vit son élection comme un devoir divin de servir jusqu’à son dernier souffle le Seigneur. Le Saint-Père se sert alors de ses souffrances physiques comme témoignage spirituel. Le pontificat de Jean-Paul II est un tournent dans l’histoire de l’Eglise. En se montrant publiquement affaibli, il porte atteinte à l’image traditionnelle de la papauté. Avec lui, les catholiques ont pris conscience de la fragilité physique dont peut être atteint le pape.

Jean-Paul II diminué en compagnie de Dick Cheney, vice-président des Etats-Unis – © Domaine public

Benoît XVI : lorsque le corps impose une décision historique

Le successeur de Jean-Paul II est un Allemand de 78 ans, théologien reconnu par ses pairs. Benoît XVI est bien différent de son mentor. Après seulement huit années de règne, il annonce dans une allocution solennelle en latin son intention de renoncer à sa charge, voyant ses forces diminuer. Le pape reconnaît publiquement ses limites.

Benoît XVI reste traumatisé par la dégradation physique et publique de Jean-Paul II. Avant de se voir dans l’incapacité totale à régner, il préfère officiellement se retirer. Sa décision est comprise de tous et marque chez lui une forme de sagesse appréciée.

Le corps du pape à l’ère des médias

Avec cette renonciation, l’Eglise se retrouve dans un cas unique : quand le pape émérite Benoît XVI se retire, le pape François règne désormais. Et ce dernier n’est pas en reste concernant sa santé. Des problèmes de mobilité se sont aggravés au cours du temps, au point que le Saint-Père se montrait à la fin de son pontificat uniquement assis dans un fauteuil roulant. Tel un simple pèlerin malade, François innove encore dans la vision que le monde porte sur la figure pontificale. Si Jean-Paul II était déplacé à la fin de sa vie poussé sur un trône placé sur une estrade roulante, François fait quant à lui le choix de la simplicité. Dans un monde ultra connecté, l’image d’un pape fragile devient virale.

Avant François, la santé du pape demeurait dans la discrétion. Les informations transmises par les services de communication du Saint-Siège restaient lacunaires. Mais avec la présence de la presse, de la télévision et des réseaux sociaux dans le quotidien de notre société, la communication pontificale a dû s’adapter. Chaque hospitalisation du pape François est suivie à la loupe. Depuis la fenêtre de sa chambre d’hôpital, il bénit les foules inquiètes. Le Vatican publie aussi régulièrement des bulletins médicaux qui imposent à la papauté davantage de transparence.

Le pape François en fauteuil roulant – © Domaine public

Avec l’annonce de son hospitalisation puis de son cancer du poumon, Léon XIV s’inscrit dans l’héritage légué par le pape François. Jamais le Saint-Siège n’avait été aussi précis dans ses déclarations concernant la santé du Saint-Père. Pour la première fois de l’histoire, le pape lui-même a annoncé au monde toutes ces précisions avant d’entrer à l’hôpital. Sans aucun doute, nous assistons à un moment charnier dans l’histoire de l’Eglise inscrivant davantage le corps mortel du souverain pontife dans les mémoires, au-delà des symboles de sa fonction.

Kévin Guillot
Kévin Guillot

Historien spécialiste de la monarchie britannique.